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Entretien avec Bérenger Hébert,

Usages de la photographie abstraite contemporaine, 2016

 

Peux-tu te présenter : âge, parcours, etc.

 

J’ai 24 ans, j’ai grandi dans la périphérie de Toulouse. Enfant, j’étais une manuelle, qui a besoin de toucher : jouant avec la terre, observant la nature et les insectes, coloriant les feuilles de papiers, peignant les murs de ma chambre, construisant des objets en cartons, bricolant dans le garage avec mon père. Plus tard, j’ai étudié les Arts Appliqués pour réfléchir des formes, des esthétiques et les fonctions des objets qui nous entourent. Mes premiers contacts avec les Arts se sont faits au travers des objets et du design. C’est sans doute une approche qui m’est restée. Il y a deux ans, j’ai été diplômée d’un DNSEP Art de l’Institut Supérieur des Arts de Toulouse où j’ai construit une approche de la photographie en insistant sur le processus, la manipulation et le support.

 

Quand as-tu commencé à t’intéresser à la photographie ? Comment est né ton intérêt pour elle ? As-tu pratiqué, ou étudié, d’autres disciplines artistiques ? Cela nourrit-il ton travail ?

 

Il est difficile de dater le moment où je me suis intéressée à la photographie, je me souviens cependant de la découverte d’un merveilleux objet : un Plan-Film Ektachrome. C’était lors d’une séance de travail en studio, sur l’utilisation d’une chambre photographique, avec mes professeurs de photographie, Françoise Goria et Christine Sibran. J’étais fascinée par ses couleurs, sa transparence, sa luminosité, sa fragilité et sa matérialité unique.

 

L’intérêt s’est construit au fil de la rencontre avec l’histoire de ce médium. Par exemple : lors de mes études sur les pionniers américains, j’étais plus passionnée par le Pictorialisme, la pratique du photogramme et les photographies de Richard Avedon que par la Straight Photography. L’école allemande, notamment de Düsseldorf, m’a également considérablement influencée.

 

J’ai eu la chance d’apprendre dans une école qui a encouragé une approche interdisciplinaire de l’art. Les artistes enseignants ainsi que les workshops d’artistes extérieurs m’ont incitée à expérimenter plusieurs disciplines. J’ai également travaillé avec Morgane Tschiember et Émilie Pitoiset qui m’ont beaucoup apporté et permis de développer mon travail photographique dans l’espace, et de me poser des questions par rapport à son déploiement en tant qu’installation.

 

Te considères-tu comme une photographe ? Comme une artiste ? Comme une plasticienne ?  Comme une photographe abstraite ?

 

Je me suis longtemps posée cette question, en hésitant énormément sur ce statut. Je me considère comme une artiste plus que comme une photographe. J’utilise le médium photographique, je le questionne, mais ma pratique ne s’arrête pas à celui-ci. On parle souvent de plasticien ou d’artiste plasticien, je pense que ce terme est sensiblement proche de celui d’artiste, car les artistes contemporains auxquels sont associés ce terme sont souvent pluridisciplinaires, c’est peut-être là que se joue la nuance.

 

En parlant d’abstraction, comment définirais-tu ce terme ? Estimes-tu faire de la photographie abstraite ?

 

Pour ce qui l’en est de ce terme abstraction, le monde de l’art l’utilise déjà pour parler d’un courant de peinture : L’ Art Abstrait. Je pense que le marché de l’art a eu besoin de catégoriser  de nouveau un mouvement qui ressemblait visuellement à la peinture de l’Art Abstrait en Photographie Abstraite et de le définir en ces termes afin de regrouper une mouvance et de faciliter des liens visuels et les transactions. Mais je pense qu’il n’est pas avisé de l’utiliser dans ma démarche, et comme dans de nombreuses autres.

 

Penses-tu qu’il soit judicieux de parler d’abstraction en photographie ?

 

(Je me rappelle cette phrase : « Il n’y a pas de photographie abstraite, l’image puise toujours sa source du monde qui nous entoure » dans la présentation d’une exposition de photographie abstraite à la BNF)

 

J’estime qu’il est possible de parler d’abstraction en photographie, mais qu’il est difficile de parler de Photographie Abstraite. Je ne suis pas tout à fait d’accord avec cette phrase tirée de l’expo à la BNF, de ce que je comprends de celle-ci : puisque l’image puise toujours sa source du monde qui nous entoure, aucune photographie n’est abstraite. Je considère que toute photographie est justement une abstraction, une abstraction de la réalité, qu’elle représente un sujet ou non. Qu’en penses-tu ?

 

Effectivement il faut distinguer entre un processus d’abstraction, c’est à dire d’extraction d’un sujet du monde réel, que l’on arrache, que l’on simplifie parfois, et ça c’est le propre de la photographie (Philippe Dubois parlait de coupe spatiale et temporelle) et le terme « abstraction » assimilé à la non-figuration, au fait de ne pas représenter d’objet reconnaissable. C’est sur ce dernier sens que je me suis essentiellement basé pour parler de photographie abstraite.

 

D’ailleurs, comment définirais-tu la photographie ? L’expliquerais-tu à quelqu’un qui n’en a jamais entendu parler ? Quelles seraient pour toi ses caractéristiques, ses qualités essentielles ?

 

Je tenterai d’expliquer le mot en lui même : Photographie. En commençant par son préfixe photo du latin φωτoς : qui provient de la lumière, de la clarté et son suffixe graphie du latin γραφειν, grafein : qui écrit, peint ou dessine, ou encore fixe, grave, enchâsse. On pourrait alors la définir littéralement comme écrire avec la lumière ou encore fixer la lumière. La lumière est un phénomène physique, un rayonnement électromagnétique.

La photographie peut permettre à l’aide de plusieurs outils (appareil optique, chimie...) de fixer cette radiation sur un support (miroir de l’appareil optique, pellicules argentiques, capteurs numériques, papiers sensibles…). À partir de là tout est possible.

 

As-tu des références ? Des travaux qui t’ont inspiré, qui continuent de te stimuler ? On me dit souvent qu’il y a en photographie « abstraite » plus de références américaines. Est-ce que tu as l’impression que ça bouge, qu’il y a une génération, en France, ou en Europe, qui expérimente davantage ?

 

À ce propos, est-ce que tu te sens isolée dans ton travail ? Est-ce que tu as l’impression d’être un peu à contre-courant ?

Durant tes études, étais-tu la seule à expérimenter la photographie de manière aussi poussée ?

 

As-tu le sentiment que ce que tu fais est « compris », ou au contraire considéré comme une « bizarrerie » ?

 

Lors de mes études en école d’Arts, j’étais l’une des rares de ma promotion et de ma génération à m’intéresser à la photographie de manière générale, et la seule à la questionner de cette façon. Mais je ne pense pas que mon travail soit considéré comme une bizarrerie, il questionne justement le spectateur sur sa nature et c’est là toute sa force.

 

Il est vrai que je me suis souvent sentie isolée. Je pense que c’est le cas pour beaucoup d’artistes en général. Je travaille seule sur mes copeaux de papier sensible, sur mon ordinateur et la plupart du temps dans un studio.

 

Cette solitude peut également se traduire par un manque de visibilité du travail et augmenter le sentiment d’isolement. Appartenir à un groupe, ou travailler dans un espace collectif, participer à des expositions collectives, ou encore à des résidences peuvent tous être une solution à cet isolement. Cela peut permettre de communiquer davantage sur la pratique et d’atteindre une plus grande visibilité du travail.

 

Internet a aussi était une fenêtre à mon isolement, à ma solitude. J’y ai trouvé d'autres artistes, pour la plupart des Américains, travaillaient avec le même intérêt pour la photographie. Je regarde le travail de plusieurs artistes comme : Liz Deschenes, Wolfgang Tillmans, Mariah Robertson ; Gerhard Richter et Peter Zimmermann… Je travaillais déjà sur cette voie, mais de découvrir que d’autres se posent les mêmes questions, m’a motivée à aller plus loin dans mes recherches.

 

L’exposition de 2014, What is a Photoghraph au ICP de New York, m’a beaucoup aidée à poser des mots sur ce que j’étais en train de faire. Rassemblant un grand nombre d’artistes, comme le dit l’intitulé de l’exposition, qui s’interrogent sur ce qu’est, ce qui fait une photographie, et comment la génération nouvelle, contemporaine, s’en saisit.

 

En ce qui concerne ton travail en particulier, comment le présenterais-tu, d’une manière générale ? Quelles seraient les thématiques, les orientations générales ?

 

Je définis mon travail par une approche de la photographie soulignant le processus, la manipulation numérique et le support physique. J'utilise des procédés non conventionnels ainsi qu’une surabondance d'images qui efface la représentation de sujet. Avec ces notions, j'essaie d'encourager l'analyse et la pensée des images, car elles sont partout.

 

J’ai retenu une phrase de Carol Squiers, commissaire de l’exposition, What is a Photoghraph : «Bien que la photographie numérique semble avoir rendu l’analogique obsolète, les artistes continuent de faire des œuvres qui sont des objets photographiques, utilisant à la fois des technologies anciennes et nouvelles, confondant les frontières et mélangeant les techniques.»

 

Ma pratique fait écho à cette analyse. Je travaille habituellement à partir de mes archives personnelles, de photographies argentiques que j’utilise comme ressources. Le processus est le centre de mon travail. L’apprentissage par la pratique à une importance décisive. J’oscille entre un processus de studio expérimental, subjectif et intuitif, pour essayer de créer un espace entre la réalité et son double. Je tente de reconsidérer et de repenser le rôle de la lumière, la couleur, la composition, la matérialité, et le sujet. Mes photographies sont plus construites que prises, elles sont le résultat d’un processus, qui est souvent le sujet de l’œuvre.

 

Je passe par de multiples étapes avant d’arriver à une pièce finale. Je commence par scanner une de mes propres photographies argentiques pour jouer, la manipuler  avec Photoshop (gommage, correction sélective des couleurs, duplication de zones, découpage de zones, et ré-agencement de zones ...). Certaines fois, j’utilise le scanner comme un papier photosensible numérique et compose directement avec différentes matières à même le verre dépoli.

 

Par la suite, je tire par un procédé numérique cette image manipulée dans un grand format sur un papier argentique. J’efface et brouille les tirages avec des procédés chimiques ou physiques comme le ponçage. Cela crée des images fugitives qui diminuent jusqu’à disparaître. Le sujet de l’image disparaît sous mes interventions de produits chimiques et de retouche numérique. Je cherche à me distancer de la photographie et de la notion de représentation. Chaque image devient une pièce unique. Il y a un aspect performatif à ce processus en ce que les images ont été créées puis détruites. Je veux que mon travail produise de nouvelles possibilités où la destruction, qui passe par l’acte d’effacement, est constructive et positive.

 

Je tente de trouver le juste équilibre entre ma pratique de studio « numérique » et ma pratique de studio « physique ».

 

Certaines thématiques, certaines approches, sont peut-être communes à tous tes travaux, mais il y a sans doute des différences, des divergences ? Cela aurait-il un sens d’établir des « grands ensembles » pour catégoriser tes différents travaux ? On pourrait penser, par exemple, que ultralight et écorce relèvent d’une approche un peu différente de malléable ou de, membrane souche. Peux-tu me parler plus précisément de ultralight et écorce ?

 

J’inclus une attention particulière à la matérialité de la surface photographique, en tant que peintre ainsi qu’un engagement singulier avec le support physique, ou numérique de la photographie, en tant que sculptrice. Je souhaite créer un espace où s’entremêlent ces médias.

 

Par exemple, écorce où la surface du papier est poncée, torturée, déchirée, effacée, mon geste destructif qui dissèque les couches du papier devient créatif dans un équilibre délicat. Entre fragilité, souplesse du papier mais également quasi transparence de la matière qui se fond dans le blanc du mur. Pour ultralight, qui est l’une de mes dernières pièces, le papier argentique réagit à la chimie de la javel. Ses couches de couleurs sont séparées sous mes actions. Ces pièces sont appréhendées comme une peinture, si on peut dire. Tandis que malléable et membrane souche, je m’en suis saisi comme un sculpteur. Mais chaque pièce est un résidu de temps figé du moment où mon geste s’est arrêté.

 

Comment exposes-tu tes travaux ? Est-ce que tu exposes une série ? Ou plusieurs ? Est-ce qu’elles se répondent entre elles dans l’espace ?

 

En ce moment, je travaille en série pour exposer les répétitions, l’accumulation et la persistance. La saturation est vraiment importante pour comprendre le positionnement de ma pratique. Je veux que le spectateur comprenne que la pièce n’est pas seulement un accident, mais qu’elle est l’affirmation d’un geste défini et choisi. Obsédée par les formats, en particulier les grands, je fais des photographies à l’échelle de mon corps, sur lequel mes gestes peuvent prendre de l’ampleur.

 

à rebours

Entretien avec Bérenger Hébert,

Usages de la photographie abstraite contemporaine, 2016

 

Peux-tu te présenter : âge, parcours, etc.

 

J’ai 24 ans, j’ai grandi dans la périphérie de Toulouse. Enfant, j’étais une manuelle, qui a besoin de toucher : jouant avec la terre, observant la nature et les insectes, coloriant les feuilles de papiers, peignant les murs de ma chambre, construisant des objets en cartons, bricolant dans le garage avec mon père. Plus tard, j’ai étudié les Arts Appliqués pour réfléchir des formes, des esthétiques et les fonctions des objets qui nous entourent. Mes premiers contacts avec les Arts se sont faits au travers des objets et du design. C’est sans doute une approche qui m’est restée. Il y a deux ans, j’ai été diplômée d’un DNSEP Art de l’Institut Supérieur des Arts de Toulouse où j’ai construit une approche de la photographie en insistant sur le processus, la manipulation et le support.

 

Quand as-tu commencé à t’intéresser à la photographie ? Comment est né ton intérêt pour elle ? As-tu pratiqué, ou étudié, d’autres disciplines artistiques ? Cela nourrit-il ton travail ?

 

Il est difficile de dater le moment où je me suis intéressée à la photographie, je me souviens cependant de la découverte d’un merveilleux objet : un Plan-Film Ektachrome. C’était lors d’une séance de travail en studio, sur l’utilisation d’une chambre photographique, avec mes professeurs de photographie, Françoise Goria et Christine Sibran. J’étais fascinée par ses couleurs, sa transparence, sa luminosité, sa fragilité et sa matérialité unique.

 

L’intérêt s’est construit au fil de la rencontre avec l’histoire de ce médium. Par exemple : lors de mes études sur les pionniers américains, j’étais plus passionnée par le Pictorialisme, la pratique du photogramme et les photographies de Richard Avedon que par la Straight Photography. L’école allemande, notamment de Düsseldorf, m’a également considérablement influencée.

 

J’ai eu la chance d’apprendre dans une école qui a encouragé une approche interdisciplinaire de l’art. Les artistes enseignants ainsi que les workshops d’artistes extérieurs m’ont incitée à expérimenter plusieurs disciplines. J’ai également travaillé avec Morgane Tschiember et Émilie Pitoiset qui m’ont beaucoup apporté et permis de développer mon travail photographique dans l’espace, et de me poser des questions par rapport à son déploiement en tant qu’installation.

 

Te considères-tu comme une photographe ? Comme une artiste ? Comme une plasticienne ?  Comme une photographe abstraite ?

 

Je me suis longtemps posée cette question, en hésitant énormément sur ce statut. Je me considère comme une artiste plus que comme une photographe. J’utilise le médium photographique, je le questionne, mais ma pratique ne s’arrête pas à celui-ci. On parle souvent de plasticien ou d’artiste plasticien, je pense que ce terme est sensiblement proche de celui d’artiste, car les artistes contemporains auxquels sont associés ce terme sont souvent pluridisciplinaires, c’est peut-être là que se joue la nuance.

 

En parlant d’abstraction, comment définirais-tu ce terme ? Estimes-tu faire de la photographie abstraite ?

 

Pour ce qui l’en est de ce terme abstraction, le monde de l’art l’utilise déjà pour parler d’un courant de peinture : L’ Art Abstrait. Je pense que le marché de l’art a eu besoin de catégoriser  de nouveau un mouvement qui ressemblait visuellement à la peinture de l’Art Abstrait en Photographie Abstraite et de le définir en ces termes afin de regrouper une mouvance et de faciliter des liens visuels et les transactions. Mais je pense qu’il n’est pas avisé de l’utiliser dans ma démarche, et comme dans de nombreuses autres.

 

Penses-tu qu’il soit judicieux de parler d’abstraction en photographie ?

 

(Je me rappelle cette phrase : « Il n’y a pas de photographie abstraite, l’image puise toujours sa source du monde qui nous entoure » dans la présentation d’une exposition de photographie abstraite à la BNF)

 

J’estime qu’il est possible de parler d’abstraction en photographie, mais qu’il est difficile de parler de Photographie Abstraite. Je ne suis pas tout à fait d’accord avec cette phrase tirée de l’expo à la BNF, de ce que je comprends de celle-ci : puisque l’image puise toujours sa source du monde qui nous entoure, aucune photographie n’est abstraite. Je considère que toute photographie est justement une abstraction, une abstraction de la réalité, qu’elle représente un sujet ou non. Qu’en penses-tu ?

 

Effectivement il faut distinguer entre un processus d’abstraction, c’est à dire d’extraction d’un sujet du monde réel, que l’on arrache, que l’on simplifie parfois, et ça c’est le propre de la photographie (Philippe Dubois parlait de coupe spatiale et temporelle) et le terme « abstraction » assimilé à la non-figuration, au fait de ne pas représenter d’objet reconnaissable. C’est sur ce dernier sens que je me suis essentiellement basé pour parler de photographie abstraite.

 

D’ailleurs, comment définirais-tu la photographie ? L’expliquerais-tu à quelqu’un qui n’en a jamais entendu parler ? Quelles seraient pour toi ses caractéristiques, ses qualités essentielles ?

 

Je tenterai d’expliquer le mot en lui même : Photographie. En commençant par son préfixe photo du latin φωτoς : qui provient de la lumière, de la clarté et son suffixe graphie du latin γραφειν, grafein : qui écrit, peint ou dessine, ou encore fixe, grave, enchâsse. On pourrait alors la définir littéralement comme écrire avec la lumière ou encore fixer la lumière. La lumière est un phénomène physique, un rayonnement électromagnétique.

La photographie peut permettre à l’aide de plusieurs outils (appareil optique, chimie...) de fixer cette radiation sur un support (miroir de l’appareil optique, pellicules argentiques, capteurs numériques, papiers sensibles…). À partir de là tout est possible.

 

As-tu des références ? Des travaux qui t’ont inspiré, qui continuent de te stimuler ? On me dit souvent qu’il y a en photographie « abstraite » plus de références américaines. Est-ce que tu as l’impression que ça bouge, qu’il y a une génération, en France, ou en Europe, qui expérimente davantage ?

 

À ce propos, est-ce que tu te sens isolée dans ton travail ? Est-ce que tu as l’impression d’être un peu à contre-courant ?

Durant tes études, étais-tu la seule à expérimenter la photographie de manière aussi poussée ?

 

As-tu le sentiment que ce que tu fais est « compris », ou au contraire considéré comme une « bizarrerie » ?

 

Lors de mes études en école d’Arts, j’étais l’une des rares de ma promotion et de ma génération à m’intéresser à la photographie de manière générale, et la seule à la questionner de cette façon. Mais je ne pense pas que mon travail soit considéré comme une bizarrerie, il questionne justement le spectateur sur sa nature et c’est là toute sa force.

 

Il est vrai que je me suis souvent sentie isolée. Je pense que c’est le cas pour beaucoup d’artistes en général. Je travaille seule sur mes copeaux de papier sensible, sur mon ordinateur et la plupart du temps dans un studio.

 

Cette solitude peut également se traduire par un manque de visibilité du travail et augmenter le sentiment d’isolement. Appartenir à un groupe, ou travailler dans un espace collectif, participer à des expositions collectives, ou encore à des résidences peuvent tous être une solution à cet isolement. Cela peut permettre de communiquer davantage sur la pratique et d’atteindre une plus grande visibilité du travail.

 

Internet a aussi était une fenêtre à mon isolement, à ma solitude. J’y ai trouvé d'autres artistes, pour la plupart des Américains, travaillaient avec le même intérêt pour la photographie. Je regarde le travail de plusieurs artistes comme : Liz Deschenes, Wolfgang Tillmans, Mariah Robertson ; Gerhard Richter et Peter Zimmermann… Je travaillais déjà sur cette voie, mais de découvrir que d’autres se posent les mêmes questions, m’a motivée à aller plus loin dans mes recherches.

 

L’exposition de 2014, What is a Photoghraph au ICP de New York, m’a beaucoup aidée à poser des mots sur ce que j’étais en train de faire. Rassemblant un grand nombre d’artistes, comme le dit l’intitulé de l’exposition, qui s’interrogent sur ce qu’est, ce qui fait une photographie, et comment la génération nouvelle, contemporaine, s’en saisit.

 

En ce qui concerne ton travail en particulier, comment le présenterais-tu, d’une manière générale ? Quelles seraient les thématiques, les orientations générales ?

 

Je définis mon travail par une approche de la photographie soulignant le processus, la manipulation numérique et le support physique. J'utilise des procédés non conventionnels ainsi qu’une surabondance d'images qui efface la représentation de sujet. Avec ces notions, j'essaie d'encourager l'analyse et la pensée des images, car elles sont partout.

 

J’ai retenu une phrase de Carol Squiers, commissaire de l’exposition, What is a Photoghraph : «Bien que la photographie numérique semble avoir rendu l’analogique obsolète, les artistes continuent de faire des œuvres qui sont des objets photographiques, utilisant à la fois des technologies anciennes et nouvelles, confondant les frontières et mélangeant les techniques.»

 

Ma pratique fait écho à cette analyse. Je travaille habituellement à partir de mes archives personnelles, de photographies argentiques que j’utilise comme ressources. Le processus est le centre de mon travail. L’apprentissage par la pratique à une importance décisive. J’oscille entre un processus de studio expérimental, subjectif et intuitif, pour essayer de créer un espace entre la réalité et son double. Je tente de reconsidérer et de repenser le rôle de la lumière, la couleur, la composition, la matérialité, et le sujet. Mes photographies sont plus construites que prises, elles sont le résultat d’un processus, qui est souvent le sujet de l’œuvre.

 

Je passe par de multiples étapes avant d’arriver à une pièce finale. Je commence par scanner une de mes propres photographies argentiques pour jouer, la manipuler  avec Photoshop (gommage, correction sélective des couleurs, duplication de zones, découpage de zones, et ré-agencement de zones ...). Certaines fois, j’utilise le scanner comme un papier photosensible numérique et compose directement avec différentes matières à même le verre dépoli.

 

Par la suite, je tire par un procédé numérique cette image manipulée dans un grand format sur un papier argentique. J’efface et brouille les tirages avec des procédés chimiques ou physiques comme le ponçage. Cela crée des images fugitives qui diminuent jusqu’à disparaître. Le sujet de l’image disparaît sous mes interventions de produits chimiques et de retouche numérique. Je cherche à me distancer de la photographie et de la notion de représentation. Chaque image devient une pièce unique. Il y a un aspect performatif à ce processus en ce que les images ont été créées puis détruites. Je veux que mon travail produise de nouvelles possibilités où la destruction, qui passe par l’acte d’effacement, est constructive et positive.

 

Je tente de trouver le juste équilibre entre ma pratique de studio « numérique » et ma pratique de studio « physique ».

 

Certaines thématiques, certaines approches, sont peut-être communes à tous tes travaux, mais il y a sans doute des différences, des divergences ? Cela aurait-il un sens d’établir des « grands ensembles » pour catégoriser tes différents travaux ? On pourrait penser, par exemple, que ultralight et écorce relèvent d’une approche un peu différente de malléable ou de, membrane souche. Peux-tu me parler plus précisément de ultralight et écorce ?

 

J’inclus une attention particulière à la matérialité de la surface photographique, en tant que peintre ainsi qu’un engagement singulier avec le support physique, ou numérique de la photographie, en tant que sculptrice. Je souhaite créer un espace où s’entremêlent ces médias.

 

Par exemple, écorce où la surface du papier est poncée, torturée, déchirée, effacée, mon geste destructif qui dissèque les couches du papier devient créatif dans un équilibre délicat. Entre fragilité, souplesse du papier mais également quasi transparence de la matière qui se fond dans le blanc du mur. Pour ultralight, qui est l’une de mes dernières pièces, le papier argentique réagit à la chimie de la javel. Ses couches de couleurs sont séparées sous mes actions. Ces pièces sont appréhendées comme une peinture, si on peut dire. Tandis que malléable et membrane souche, je m’en suis saisi comme un sculpteur. Mais chaque pièce est un résidu de temps figé du moment où mon geste s’est arrêté.

 

Comment exposes-tu tes travaux ? Est-ce que tu exposes une série ? Ou plusieurs ? Est-ce qu’elles se répondent entre elles dans l’espace ?

 

En ce moment, je travaille en série pour exposer les répétitions, l’accumulation et la persistance. La saturation est vraiment importante pour comprendre le positionnement de ma pratique. Je veux que le spectateur comprenne que la pièce n’est pas seulement un accident, mais qu’elle est l’affirmation d’un geste défini et choisi. Obsédée par les formats, en particulier les grands, je fais des photographies à l’échelle de mon corps, sur lequel mes gestes peuvent prendre de l’ampleur.

 

à rebours

Entretien avec Bérenger Hébert,

Usages de la photographie abstraite contemporaine, 2016

 

Peux-tu te présenter : âge, parcours, etc.

 

J’ai 24 ans, j’ai grandi dans la périphérie de Toulouse. Enfant, j’étais une manuelle, qui a  besoin de toucher : jouant avec la terre, observant la nature et les insectes, coloriant les feuilles de papiers, peignant les murs de ma chambre, construisant des objets en cartons, bricolant dans le garage avec mon père. Plus tard, j’ai étudié les Arts Appliqués pour réfléchir des formes, des esthétiques et les fonctions des objets qui nous entourent. Mes premiers contacts avec les Arts se sont faits au travers des objets et du design. C’est sans doute une approche qui m’est restée. Il y a deux ans, j’ai été diplômée d’un DNSEP Art de l’Institut Supérieur des Arts de Toulouse où j’ai construit une approche de la photographie en insistant sur le processus, la manipulation et le support.

 

Quand as-tu commencé à t’intéresser à la photographie ? Comment est né ton intérêt pour elle ? As-tu pratiqué, ou étudié, d’autres disciplines artistiques ? Cela nourrit-il ton travail ?

 

Il est difficile de dater le moment où je me suis intéressée à la photographie, je me souviens cependant de la découverte d’un merveilleux objet : un Plan-Film Ektachrome. C’était lors d’une séance de travail en studio, sur l’utilisation d’une chambre photographique, avec mes professeurs de photographie, Françoise Goria et Christine Sibran. J’étais fascinée par ses couleurs, sa transparence, sa luminosité, sa fragilité et sa matérialité unique.

 

L’intérêt s’est construit au fil de la rencontre avec l’histoire de ce médium. Par exemple : lors de mes études sur les pionniers américains, j’étais plus passionnée par le Pictorialisme, la pratique du photogramme et les photographies de Richard Avedon que par la Straight Photography. L’école allemande, notamment de Düsseldorf, m’a également considérablement influencée.

 

J’ai eu la chance d’apprendre dans une école qui a encouragé une approche interdisciplinaire de l’art. Les artistes enseignants ainsi que les workshops d’artistes extérieurs m’ont incitée à expérimenter plusieurs disciplines. J’ai également travaillé avec Morgane Tschiember et Émilie Pitoiset qui m’ont beaucoup apporté et permis de développer mon travail photographique dans l’espace, et de me poser des questions par rapport à son déploiement en tant qu’installation.

 

Te considères-tu comme une photographe ? Comme une artiste ? Comme une plasticienne ?  Comme une photographe abstraite ?

 

Je me suis longtemps posée cette question, en hésitant énormément sur ce statut. Je me considère comme une artiste plus que comme une photographe. J’utilise le médium photographique, je le questionne, mais ma pratique ne s’arrête pas à celui-ci. On parle souvent de plasticien ou d’artiste plasticien, je pense que ce terme est sensiblement proche de celui d’artiste, car les artistes contemporains auxquels sont associés ce terme sont souvent pluridisciplinaires, c’est peut-être là que se joue la nuance.

 

En parlant d’abstraction, comment définirais-tu ce terme ? Estimes-tu faire de la photographie abstraite ?

 

Pour ce qui l’en est de ce terme abstraction, le monde de l’art l’utilise déjà pour parler d’un courant de peinture : L’ Art Abstrait. Je pense que le marché de l’art a eu besoin de catégoriser  de nouveau un mouvement qui ressemblait visuellement à la peinture de l’Art Abstrait en Photographie Abstraite et de le définir en ces termes afin de regrouper une mouvance et de faciliter des liens visuels et les transactions. Mais je pense qu’il n’est pas avisé de l’utiliser dans ma démarche, et comme dans de nombreuses autres.

 

Penses-tu qu’il soit judicieux de parler d’abstraction en photographie ?

 

(Je me rappelle cette phrase : « Il n’y a pas de photographie abstraite, l’image puise toujours sa source du monde qui nous entoure » dans la présentation d’une exposition de photographie abstraite à la BNF)

 

J’estime qu’il est possible de parler d’abstraction en photographie, mais qu’il est difficile de parler de Photographie Abstraite. Je ne suis pas tout à fait d’accord avec cette phrase tirée de l’expo à la BNF, de ce que je comprends de celle-ci : puisque l’image puise toujours sa source du monde qui nous entoure, aucune photographie n’est abstraite. Je considère que toute photographie est justement une abstraction, une abstraction de la réalité, qu’elle représente un sujet ou non. Qu’en penses-tu ?

 

Effectivement il faut distinguer entre un processus d’abstraction, c’est à dire d’extraction d’un sujet du monde réel, que l’on arrache, que l’on simplifie parfois, et ça c’est le propre de la photographie (Philippe Dubois parlait de coupe spatiale et temporelle) et le terme « abstraction » assimilé à la non-figuration, au fait de ne pas représenter d’objet reconnaissable. C’est sur ce dernier sens que je me suis essentiellement basé pour parler de photographie abstraite.

 

D’ailleurs, comment définirais-tu la photographie ? L’expliquerais-tu à quelqu’un qui n’en a jamais entendu parler ? Quelles seraient pour toi ses caractéristiques, ses qualités essentielles ?

 

Je tenterai d’expliquer le mot en lui même : Photographie. En commençant par son préfixe photo du latin φωτoς : qui provient de la lumière, de la clarté et son suffixe graphie du latin γραφειν, grafein : qui écrit, peint ou dessine, ou encore fixe, grave, enchâsse. On pourrait alors la définir littéralement comme écrire avec la lumière ou encore fixer la lumière. La lumière est un phénomène physique, un rayonnement électromagnétique.

La photographie peut permettre à l’aide de plusieurs outils (appareil optique, chimie...) de fixer cette radiation sur un support (miroir de l’appareil optique, pellicules argentiques, capteurs numériques, papiers sensibles…). À partir de là tout est possible.

 

As-tu des références ? Des travaux qui t’ont inspiré, qui continuent de te stimuler ? On me dit souvent qu’il y a en photographie « abstraite » plus de références américaines. Est-ce que tu as l’impression que ça bouge, qu’il y a une génération, en France, ou en Europe, qui expérimente davantage ?

 

À ce propos, est-ce que tu te sens isolée dans ton travail ? Est-ce que tu as l’impression d’être un peu à contre-courant ?

Durant tes études, étais-tu la seule à expérimenter la photographie de manière aussi poussée ?

 

As-tu le sentiment que ce que tu fais est « compris », ou au contraire considéré comme une « bizarrerie » ?

 

Lors de mes études en école d’Arts, j’étais l’une des rares de ma promotion et de ma génération à m’intéresser à la photographie de manière générale, et la seule à la questionner de cette façon. Mais je ne pense pas que mon travail soit considéré comme une bizarrerie, il questionne justement le spectateur sur sa nature et c’est là toute sa force.

 

Il est vrai que je me suis souvent sentie isolée. Je pense que c’est le cas pour beaucoup d’artistes en général. Je travaille seule sur mes copeaux de papier sensible, sur mon ordinateur et la plupart du temps dans un studio.

 

Cette solitude peut également se traduire par un manque de visibilité du travail et augmenter le sentiment d’isolement. Appartenir à un groupe, ou travailler dans un espace collectif, participer à des expositions collectives, ou encore à des résidences peuvent tous être une solution à cet isolement. Cela peut permettre de communiquer davantage sur la pratique et d’atteindre une plus grande visibilité du travail.

 

Internet a aussi était une fenêtre à mon isolement, à ma solitude. J’y ai trouvé d'autres artistes, pour la plupart des Américains, travaillaient avec le même intérêt pour la photographie. Je regarde le travail de plusieurs artistes comme : Liz Deschenes, Wolfgang Tillmans, Mariah Robertson ; Gerhard Richter et Peter Zimmermann… Je travaillais déjà sur cette voie, mais de découvrir que d’autres se posent les mêmes questions, m’a motivée à aller plus loin dans mes recherches.

 

L’exposition de 2014, What is a Photoghraph au ICP de New York, m’a beaucoup aidée à poser des mots sur ce que j’étais en train de faire. Rassemblant un grand nombre d’artistes, comme le dit l’intitulé de l’exposition, qui s’interrogent sur ce qu’est, ce qui fait une photographie, et comment la génération nouvelle, contemporaine, s’en saisit.

 

En ce qui concerne ton travail en particulier, comment le présenterais-tu, d’une manière générale ? Quelles seraient les thématiques, les orientations générales ?

 

Je définis mon travail par une approche de la photographie soulignant le processus, la manipulation numérique et le support physique. J'utilise des procédés non conventionnels ainsi qu’une surabondance d'images qui efface la représentation de sujet. Avec ces notions, j'essaie d'encourager l'analyse et la pensée des images, car elles sont partout.

 

J’ai retenu une phrase de Carol Squiers, commissaire de l’exposition, What is a Photoghraph : «Bien que la photographie numérique semble avoir rendu l’analogique obsolète, les artistes continuent de faire des œuvres qui sont des objets photographiques, utilisant à la fois des technologies anciennes et nouvelles, confondant les frontières et mélangeant les techniques.»

 

Ma pratique fait écho à cette analyse. Je travaille habituellement à partir de mes archives personnelles, de photographies argentiques que j’utilise comme ressources. Le processus est le centre de mon travail. L’apprentissage par la pratique à une importance décisive. J’oscille entre un processus de studio expérimental, subjectif et intuitif, pour essayer de créer un espace entre la réalité et son double. Je tente de reconsidérer et de repenser le rôle de la lumière, la couleur, la composition, la matérialité, et le sujet. Mes photographies sont plus construites que prises, elles sont le résultat d’un processus, qui est souvent le sujet de l’œuvre.

 

Je passe par de multiples étapes avant d’arriver à une pièce finale. Je commence par scanner une de mes propres photographies argentiques pour jouer, la manipuler  avec Photoshop (gommage, correction sélective des couleurs, duplication de zones, découpage de zones, et ré-agencement de zones ...). Certaines fois, j’utilise le scanner comme un papier photosensible numérique et compose directement avec différentes matières à même le verre dépoli.

 

Par la suite, je tire par un procédé numérique cette image manipulée dans un grand format sur un papier argentique. J’efface et brouille les tirages avec des procédés chimiques ou physiques comme le ponçage. Cela crée des images fugitives qui diminuent jusqu’à disparaître. Le sujet de l’image disparaît sous mes interventions de produits chimiques et de retouche numérique. Je cherche à me distancer de la photographie et de la notion de représentation. Chaque image devient une pièce unique. Il y a un aspect performatif à ce processus en ce que les images ont été créées puis détruites. Je veux que mon travail produise de nouvelles possibilités où la destruction, qui passe par l’acte d’effacement, est constructive et positive.

 

Je tente de trouver le juste équilibre entre ma pratique de studio « numérique » et ma pratique de studio « physique ».

 

Certaines thématiques, certaines approches, sont peut-être communes à tous tes travaux, mais il y a sans doute des différences, des divergences ? Cela aurait-il un sens d’établir des « grands ensembles » pour catégoriser tes différents travaux ? On pourrait penser, par exemple, que ultralight et écorce relèvent d’une approche un peu différente de malléable ou de, membrane souche. Peux-tu me parler plus précisément de ultralight et écorce ?

 

J’inclus une attention particulière à la matérialité de la surface photographique, en tant que peintre ainsi qu’un engagement singulier avec le support physique, ou numérique de la photographie, en tant que sculptrice. Je souhaite créer un espace où s’entremêlent ces médias.

 

Par exemple, écorce où la surface du papier est poncée, torturée, déchirée, effacée, mon geste destructif qui dissèque les couches du papier devient créatif dans un équilibre délicat. Entre fragilité, souplesse du papier mais également quasi transparence de la matière qui se fond dans le blanc du mur. Pour ultralight, qui est l’une de mes dernières pièces, le papier argentique réagit à la chimie de la javel. Ses couches de couleurs sont séparées sous mes actions. Ces pièces sont appréhendées comme une peinture, si on peut dire. Tandis que malléable et membrane souche, je m’en suis saisi comme un sculpteur. Mais chaque pièce est un résidu de temps figé du moment où mon geste s’est arrêté.

 

Comment exposes-tu tes travaux ? Est-ce que tu exposes une série ? Ou plusieurs ? Est-ce qu’elles se répondent entre elles dans l’espace ?

 

En ce moment, je travaille en série pour exposer les répétitions, l’accumulation et la persistance. La saturation est vraiment importante pour comprendre le positionnement de ma pratique. Je veux que le spectateur comprenne que la pièce n’est pas seulement un accident, mais qu’elle est l’affirmation d’un geste défini et choisi. Obsédée par les formats, en particulier les grands, je fais des photographies à l’échelle de mon corps, sur lequel mes gestes peuvent prendre de l’ampleur.

à rebours

Entretien avec Bérenger Hébert,

Usages de la photographie abstraite contemporaine, 2016

 

Peux-tu te présenter : âge, parcours, etc.

 

J’ai 24 ans, j’ai grandi dans la périphérie de Toulouse. Enfant, j’étais une manuelle, qui a  besoin de toucher : jouant avec la terre, observant la nature et les insectes, coloriant les feuilles de papiers, peignant les murs de ma chambre, construisant des objets en cartons, bricolant dans le garage avec mon père. Plus tard, j’ai étudié les Arts Appliqués pour réfléchir des formes, des esthétiques et les fonctions des objets qui nous entourent. Mes premiers contacts avec les Arts se sont faits au travers des objets et du design. C’est sans doute une approche qui m’est restée. Il y a deux ans, j’ai été diplômée d’un DNSEP Art de l’Institut Supérieur des Arts de Toulouse où j’ai construit une approche de la photographie en insistant sur le processus, la manipulation et le support.

 

Quand as-tu commencé à t’intéresser à la photographie ? Comment est né ton intérêt pour elle ? As-tu pratiqué, ou étudié, d’autres disciplines artistiques ? Cela nourrit-il ton travail ?

 

Il est difficile de dater le moment où je me suis intéressée à la photographie, je me souviens cependant de la découverte d’un merveilleux objet : un Plan-Film Ektachrome. C’était lors d’une séance de travail en studio, sur l’utilisation d’une chambre photographique, avec mes professeurs de photographie, Françoise Goria et Christine Sibran. J’étais fascinée par ses couleurs, sa transparence, sa luminosité, sa fragilité et sa matérialité unique.

 

L’intérêt s’est construit au fil de la rencontre avec l’histoire de ce médium. Par exemple : lors de mes études sur les pionniers américains, j’étais plus passionnée par le Pictorialisme, la pratique du photogramme et les photographies de Richard Avedon que par la Straight Photography. L’école allemande, notamment de Düsseldorf, m’a également considérablement influencée.

 

J’ai eu la chance d’apprendre dans une école qui a encouragé une approche interdisciplinaire de l’art. Les artistes enseignants ainsi que les workshops d’artistes extérieurs m’ont incitée à expérimenter plusieurs disciplines. J’ai également travaillé avec Morgane Tschiember et Émilie Pitoiset qui m’ont beaucoup apporté et permis de développer mon travail photographique dans l’espace, et de me poser des questions par rapport à son déploiement en tant qu’installation.

 

Te considères-tu comme une photographe ? Comme une artiste ? Comme une plasticienne ?  Comme une photographe abstraite ?

 

Je me suis longtemps posée cette question, en hésitant énormément sur ce statut. Je me considère comme une artiste plus que comme une photographe. J’utilise le médium photographique, je le questionne, mais ma pratique ne s’arrête pas à celui-ci. On parle souvent de plasticien ou d’artiste plasticien, je pense que ce terme est sensiblement proche de celui d’artiste, car les artistes contemporains auxquels sont associés ce terme sont souvent pluridisciplinaires, c’est peut-être là que se joue la nuance.

 

En parlant d’abstraction, comment définirais-tu ce terme ? Estimes-tu faire de la photographie abstraite ?

 

Pour ce qui l’en est de ce terme abstraction, le monde de l’art l’utilise déjà pour parler d’un courant de peinture : L’ Art Abstrait. Je pense que le marché de l’art a eu besoin de catégoriser  de nouveau un mouvement qui ressemblait visuellement à la peinture de l’Art Abstrait en Photographie Abstraite et de le définir en ces termes afin de regrouper une mouvance et de faciliter des liens visuels et les transactions. Mais je pense qu’il n’est pas avisé de l’utiliser dans ma démarche, et comme dans de nombreuses autres.

 

Penses-tu qu’il soit judicieux de parler d’abstraction en photographie ?

 

(Je me rappelle cette phrase : « Il n’y a pas de photographie abstraite, l’image puise toujours sa source du monde qui nous entoure » dans la présentation d’une exposition de photographie abstraite à la BNF)

 

J’estime qu’il est possible de parler d’abstraction en photographie, mais qu’il est difficile de parler de Photographie Abstraite. Je ne suis pas tout à fait d’accord avec cette phrase tirée de l’expo à la BNF, de ce que je comprends de celle-ci : puisque l’image puise toujours sa source du monde qui nous entoure, aucune photographie n’est abstraite. Je considère que toute photographie est justement une abstraction, une abstraction de la réalité, qu’elle représente un sujet ou non. Qu’en penses-tu ?

 

Effectivement il faut distinguer entre un processus d’abstraction, c’est à dire d’extraction d’un sujet du monde réel, que l’on arrache, que l’on simplifie parfois, et ça c’est le propre de la photographie (Philippe Dubois parlait de coupe spatiale et temporelle) et le terme « abstraction » assimilé à la non-figuration, au fait de ne pas représenter d’objet reconnaissable. C’est sur ce dernier sens que je me suis essentiellement basé pour parler de photographie abstraite.

 

D’ailleurs, comment définirais-tu la photographie ? L’expliquerais-tu à quelqu’un qui n’en a jamais entendu parler ? Quelles seraient pour toi ses caractéristiques, ses qualités essentielles ?

 

Je tenterai d’expliquer le mot en lui même : Photographie. En commençant par son préfixe photo du latin φωτoς : qui provient de la lumière, de la clarté et son suffixe graphie du latin γραφειν, grafein : qui écrit, peint ou dessine, ou encore fixe, grave, enchâsse. On pourrait alors la définir littéralement comme écrire avec la lumière ou encore fixer la lumière. La lumière est un phénomène physique, un rayonnement électromagnétique.

La photographie peut permettre à l’aide de plusieurs outils (appareil optique, chimie...) de fixer cette radiation sur un support (miroir de l’appareil optique, pellicules argentiques, capteurs numériques, papiers sensibles…). À partir de là tout est possible.

 

As-tu des références ? Des travaux qui t’ont inspiré, qui continuent de te stimuler ? On me dit souvent qu’il y a en photographie « abstraite » plus de références américaines. Est-ce que tu as l’impression que ça bouge, qu’il y a une génération, en France, ou en Europe, qui expérimente davantage ?

 

À ce propos, est-ce que tu te sens isolée dans ton travail ? Est-ce que tu as l’impression d’être un peu à contre-courant ?

Durant tes études, étais-tu la seule à expérimenter la photographie de manière aussi poussée ?

 

As-tu le sentiment que ce que tu fais est « compris », ou au contraire considéré comme une « bizarrerie » ?

 

Lors de mes études en école d’Arts, j’étais l’une des rares de ma promotion et de ma génération à m’intéresser à la photographie de manière générale, et la seule à la questionner de cette façon. Mais je ne pense pas que mon travail soit considéré comme une bizarrerie, il questionne justement le spectateur sur sa nature et c’est là toute sa force.

 

Il est vrai que je me suis souvent sentie isolée. Je pense que c’est le cas pour beaucoup d’artistes en général. Je travaille seule sur mes copeaux de papier sensible, sur mon ordinateur et la plupart du temps dans un studio.

 

Cette solitude peut également se traduire par un manque de visibilité du travail et augmenter le sentiment d’isolement. Appartenir à un groupe, ou travailler dans un espace collectif, participer à des expositions collectives, ou encore à des résidences peuvent tous être une solution à cet isolement. Cela peut permettre de communiquer davantage sur la pratique et d’atteindre une plus grande visibilité du travail.

 

Internet a aussi était une fenêtre à mon isolement, à ma solitude. J’y ai trouvé d'autres artistes, pour la plupart des Américains, travaillaient avec le même intérêt pour la photographie. Je regarde le travail de plusieurs artistes comme : Liz Deschenes, Wolfgang Tillmans, Mariah Robertson ; Gerhard Richter et Peter Zimmermann… Je travaillais déjà sur cette voie, mais de découvrir que d’autres se posent les mêmes questions, m’a motivée à aller plus loin dans mes recherches.

 

L’exposition de 2014, What is a Photoghraph au ICP de New York, m’a beaucoup aidée à poser des mots sur ce que j’étais en train de faire. Rassemblant un grand nombre d’artistes, comme le dit l’intitulé de l’exposition, qui s’interrogent sur ce qu’est, ce qui fait une photographie, et comment la génération nouvelle, contemporaine, s’en saisit.

 

En ce qui concerne ton travail en particulier, comment le présenterais-tu, d’une manière générale ? Quelles seraient les thématiques, les orientations générales ?

 

Je définis mon travail par une approche de la photographie soulignant le processus, la manipulation numérique et le support physique. J'utilise des procédés non conventionnels ainsi qu’une surabondance d'images qui efface la représentation de sujet. Avec ces notions, j'essaie d'encourager l'analyse et la pensée des images, car elles sont partout.

 

J’ai retenu une phrase de Carol Squiers, commissaire de l’exposition, What is a Photoghraph : «Bien que la photographie numérique semble avoir rendu l’analogique obsolète, les artistes continuent de faire des œuvres qui sont des objets photographiques, utilisant à la fois des technologies anciennes et nouvelles, confondant les frontières et mélangeant les techniques.»

 

Ma pratique fait écho à cette analyse. Je travaille habituellement à partir de mes archives personnelles, de photographies argentiques que j’utilise comme ressources. Le processus est le centre de mon travail. L’apprentissage par la pratique à une importance décisive. J’oscille entre un processus de studio expérimental, subjectif et intuitif, pour essayer de créer un espace entre la réalité et son double. Je tente de reconsidérer et de repenser le rôle de la lumière, la couleur, la composition, la matérialité, et le sujet. Mes photographies sont plus construites que prises, elles sont le résultat d’un processus, qui est souvent le sujet de l’œuvre.

 

Je passe par de multiples étapes avant d’arriver à une pièce finale. Je commence par scanner une de mes propres photographies argentiques pour jouer, la manipuler  avec Photoshop (gommage, correction sélective des couleurs, duplication de zones, découpage de zones, et ré-agencement de zones ...). Certaines fois, j’utilise le scanner comme un papier photosensible numérique et compose directement avec différentes matières à même le verre dépoli.

 

Par la suite, je tire par un procédé numérique cette image manipulée dans un grand format sur un papier argentique. J’efface et brouille les tirages avec des procédés chimiques ou physiques comme le ponçage. Cela crée des images fugitives qui diminuent jusqu’à disparaître. Le sujet de l’image disparaît sous mes interventions de produits chimiques et de retouche numérique. Je cherche à me distancer de la photographie et de la notion de représentation. Chaque image devient une pièce unique. Il y a un aspect performatif à ce processus en ce que les images ont été créées puis détruites. Je veux que mon travail produise de nouvelles possibilités où la destruction, qui passe par l’acte d’effacement, est constructive et positive.

 

Je tente de trouver le juste équilibre entre ma pratique de studio « numérique » et ma pratique de studio « physique ».

 

Certaines thématiques, certaines approches, sont peut-être communes à tous tes travaux, mais il y a sans doute des différences, des divergences ? Cela aurait-il un sens d’établir des « grands ensembles » pour catégoriser tes différents travaux ? On pourrait penser, par exemple, que ultralight et écorce relèvent d’une approche un peu différente de malléable ou de, membrane souche. Peux-tu me parler plus précisément de ultralight et écorce ?

 

J’inclus une attention particulière à la matérialité de la surface photographique, en tant que peintre ainsi qu’un engagement singulier avec le support physique, ou numérique de la photographie, en tant que sculptrice. Je souhaite créer un espace où s’entremêlent ces médias.

 

Par exemple, écorce où la surface du papier est poncée, torturée, déchirée, effacée, mon geste destructif qui dissèque les couches du papier devient créatif dans un équilibre délicat. Entre fragilité, souplesse du papier mais également quasi transparence de la matière qui se fond dans le blanc du mur. Pour ultralight, qui est l’une de mes dernières pièces, le papier argentique réagit à la chimie de la javel. Ses couches de couleurs sont séparées sous mes actions. Ces pièces sont appréhendées comme une peinture, si on peut dire. Tandis que malléable et membrane souche, je m’en suis saisi comme un sculpteur. Mais chaque pièce est un résidu de temps figé du moment où mon geste s’est arrêté.

 

Comment exposes-tu tes travaux ? Est-ce que tu exposes une série ? Ou plusieurs ? Est-ce qu’elles se répondent entre elles dans l’espace ?

 

En ce moment, je travaille en série pour exposer les répétitions, l’accumulation et la persistance. La saturation est vraiment importante pour comprendre le positionnement de ma pratique. Je veux que le spectateur comprenne que la pièce n’est pas seulement un accident, mais qu’elle est l’affirmation d’un geste défini et choisi. Obsédée par les formats, en particulier les grands, je fais des photographies à l’échelle de mon corps, sur lequel mes gestes peuvent prendre de l’ampleur.